Tête-à-tête avec Eric Lacan
Éric Lacan s’est fait connaître sous le nom de « Monsieur Qui » grâce à ses collages en noir et blanc dans la rue à la fin des années 2000. Ses œuvres mettent en scène des portraits de femmes et d’animaux impopulaires, en mêlant beauté et effroi, vie et mort, ombre et lumière.
Comment en es-tu venu au street art ?
Au début des années 90, j’ai commencé à faire des tags et du graffiti de manière spontanée et sans démarche artistique d’abord à Béziers puis à Aix-en-Provence. Au début 2000, j’ai arrêté le graffiti.
En 2006, à Marseille, j’ai commencé à faire du collage dans la rue. Mon colocataire allait souvent à New York et me ramenait des photos de ce qui se faisait dans la rue là-bas. C’était un prétexte pour dessiner et visiter la ville.

J’ai aussi collé à Londres et Barcelone, mais c’est surtout dans les rues parisiennes que j’ai laissé le plus de collages.
Quelles sont tes influences ?
Beaucoup de choses qui n’ont aucun rapport. Je m’inspire du quotidien.
Il y avait les livres de ma grand-mère. J’ai appris à dessiner avec de vieux journaux qui datent de l’entre-deux-guerres comme l’lllustration. On y trouve des pubs avec des silhouettes très longilignes, des drapés très simplifiés. Je suis fan de gravure, et je trouve que ces images s’y apparentent.
Il y a aussi les illustrations de Charles Dana Gibson, du début du XXe siècle. Il a codifié la beauté féminine américaine avec des profils très typés et une façon de dessiner la chevelure, les yeux, la bouche. J’ai réappris le dessin sur le tard, de manière plus académique, et beaucoup d’après modèle vivant.
La photo a aussi beaucoup marqué ma peinture. Je ne fais pas des peintures, je crée des images.
Sinon, c’est plutôt un état d’esprit un peu « punk » influencé la culture skate, rien n’est sérieux avec mes œuvres.
Comment prépares-tu la composition de tes œuvres pour harmoniser les ambivalences ?
Généralement, je dessine tout séparément.
Tout part du portrait. J’ai une idée de personnage, avec sa chevelure et, de ce portrait doit y émaner une certaine force visuelle. Je dessine les autres éléments, à part, puis j’associe après m’être pris la tête sur les combinaisons, la composition, le cadrage, etc.
Cérébralement, la partie la plus compliquée, c’est le croquis, qui dure plusieurs jours. Ensuite, la partie réalisation est la plus longue, car elle prend un mois. Je dessine tout, trait par trait, élément par élément. Je commence par les choses les plus « anecdotiques », celles qui ne sont pas les plus noires. Je retravaille le contraste après, une fois que j’ai le visage. J’y vais pas à pas : les groupes de fleur, les crânes, etc.

Pour (Re)garde à vue, la femme était assez claire dans ma tête, la couronne est arrivée après. Le paresseux est très foncé, parce que très présent. C’est à partir de lui que j’ai harmonisé le contraste avec les autres éléments.
Qu’est-ce qui t’a amené à faire du papier découpé ?
L’idée est venue d’un livre que j’ai vu au moment où je commençais à beaucoup coller de grandes pièces dans la rue. Je voulais réitérer de manière plus esthétique. J’ai commencé avec du papier découpé noir. J’ai été inspiré par la phrase « Levons nos verres aux femmes qui boivent et qui fument » du film Les Dents de la Mer, que j’ai mis en scène dans un entrelac de fleurs, le tout découpé dans une feuille de papier. Je faisais des portraits au trait avec de la végétation, en papier noir. La découpe était faite au millimètre, c’était très, voire trop, fin. Les gens pensaient même que je peignais sur verre.

Puis j’ai réalisé des tests avec des partitions de ma grand-mère. C’était moins compliqué et plus plastique, avec plus d’histoire. Contrairement à mes premiers papiers noirs, il n’y avait plus de problème d’incompréhension sur le médium. C’était aussi plus petit ; mes premiers papiers noirs représentaient des centaines d’heures de travail.
Je joue avec la peinture, les effets, les traits de pinceaux, et c’est au moment de l’assemblage que la composition se révèle, positivement ou inutilement.

Qu’est-ce qui te plaît le plus dans la pratique de rue et celle d’atelier ?
Je ne le vois pas comme une pratique, mais comme un support. Le collage me plaît parce qu’il transforme un lieu.
Ce que j’aime bien dans la rue, c’est que ça ne se passe jamais comme on veut, un peu comme le tirage photo. Je repère un lieu, que j’estime photogénique, ensuite j’imagine le collage. C’est une vraie excitation, comme une chasse aux trésors. Je prépare le collage et l’excitation ultime vient quand je le pose dans la rue. À l’époque, on se faisait beaucoup embêter par les passants et la police. Alors, je mettais des habits de chantiers, avec des plots. J’avais l’impression « d’arnaquer » les gens. Je choisissais les horaires, quand les gens sont pressés de rentrer chez eux, puis je revenais le lendemain matin pour prendre la photo. Il y a l’aspect aléatoire de l’action et un côté « sportif », physique, quand les collages sont grands. C’est aussi imprévisible, notamment l’interaction avec le gens. Les gens sont plus contents de nos jours de nous voir faire de l’art dans la rue.
En atelier, tout est prévisible et c’est ça qui me plaît dans ce contexte.
Sens-tu une évolution dans ton style, tes techniques, ton approche ?
Je n’ai pas vraiment d’analyse sur mon art, mais je tends à la simplification.
Quels sont les messages que tu souhaites transmettre à travers tes œuvres ?
Je n’ai pas de message, c’est trop directif. Je laisse la libre interprétation.
En ce moment, sur quoi travailles-tu ? Envisages-tu d’explorer de nouvelles voies ?
J’ai des envies d’apprentissage, comme la peinture à l’huile. J’aimerais aussi réaliser des peintures de grande taille, en atelier ou dehors, peu importe le support, pour quelque chose de plus physique.
